Derek Jarman, peintre, réalisateur, écrivain et militant, dont l’œuvre a déplacé les frontières de l’art queer britannique. J’y vois un même élan à l’œuvre : le film, la peinture, l’écriture, le jardin, tout avance ensemble, jusqu’à Prospect Cottage. Cette lecture peut aussi se prolonger avec l’ exposition Derek Jarman « Dead Souls Whisper » au Crédac d’Ivry.

Derek Jarman, cinéaste visionnaire et pionnier du cinéma queer
Né le 31 janvier 1942 près de Londres, Derek Jarman appartient à cette lignée rare d’artistes pour qui la forme ne se sépare jamais de la vie. Sa biographie ne raconte pas une carrière linéaire, mais une traversée où l’art, le désir et la politique se mêlent sans précaution. Là se joue déjà ce que l’image dit là où les mots butent.
De la peinture au cinéma, une vocation plurielle
Je retiens d’abord la formation. Histoire à King’s College de Londres, puis beaux-arts à la Slade School of Fine Art jusqu’en 1967 : deux apprentissages qui affinent à la fois le regard et la composition. Chez ce peintre devenu cinéaste britannique, chaque plan garde quelque chose de la toile, de sa matière et de sa tension.
Dès lors, les disciplines cessent d’être séparées. Un court métrage, une toile, un texte ou une installation procèdent d’un même geste, entre provocation et tendresse. Cette continuité traverse toute sa filmographie sans jamais chercher à rassurer.
Les films majeurs qui ont bouleversé le cinéma britannique
En 1976, Sebastiane impose une rupture nette. Ce film entièrement dialogué en latin inscrit le désir homosexuel au centre de l’image avec une frontalité nouvelle dans le cinéma britannique. Rien d’anecdotique ici : Derek Jarman y affirme déjà une liberté conquise, pas héritée.
Sa filmographie compte douze longs métrages, une quarantaine de courts métrages, ainsi que des clips pour The Smiths, Pet Shop Boys ou Suede. J’y vois moins une accumulation qu’une manière d’ouvrir le film à d’autres régimes de vision, là où l’expérimental, le politique et le sensible se répondent.
Les films de Derek Jarman avancent par fragments, par heurts, par surgissements de couleur. Dans The Last of England, tourné en grande partie en super 8, l’Angleterre devient une vision convulsive : un pays qui se ferme, se durcit, se défait sous Thatcher. Ce faisant, l’art queer prend chez lui une force historique autant qu’intime.
À mesure que sa reconnaissance grandit, il refuse les compromis du cinéma commercial. Ses collaborations avec Brian Eno ou Simon Fisher Turner prolongent cette logique : faire du film une expérience sensorielle totale, où l’image, le son et le texte respirent ensemble. Laissez venir cette matière, elle dit le corps comme territoire.
Blue, le chef-d’œuvre ultime d’un artiste face à la mort
Blue (1993) est son dernier film. Un bleu fixe, pendant 79 minutes, accompagné par la voix de Derek Jarman et une bande-son de Simon Fisher Turner : le dispositif est nu, mais rien n’y manque. Diagnostiqué séropositif en 1986, il réalise cette œuvre alors que sa vue s’efface peu à peu.
Le bleu n’est pas un retrait. C’est une présence dense, presque physique, qui transforme la disparition en surface de résistance. Là où d’autres auraient cherché le pathos, lui tient la ligne, et ce que la lumière révèle, ce que l’ombre retient, devient la matière même du film.
Blue s’inscrit aussi dans une histoire picturale, du monochrome à Yves Klein, sans jamais cesser d’être profondément personnel. On y entend la fin, bien sûr, mais aussi une manière de continuer malgré tout.


Peinture, jardin et écriture, l’œuvre plastique et littéraire de Jarman
Le film n’était qu’une face de mon rapport à l’art, et chez Derek Jarman tout circulait d’un médium à l’autre. À côté du cinéma, il y a la peinture, le jardin, le journal, les livres, les assemblages : une même poussée intérieure, une liberté conquise, pas héritée, qui passe d’une matière à l’autre sans se calmer.
Les Black Paintings et Queer Paintings, une colère créatrice
La peinture de Derek Jarman prend dans les années 1980 une forme rude, presque coupante. Les Black Paintings assemblent ce que Dungeness laisse sur place : goudron, miroirs brisés, métaux, fleurs séchées, soudés à la peinture à l’huile dans une matière à la fois pauvre et dense. Goya est là en arrière-plan, mais je pense aussi au Caravage pour cette manière de faire surgir la blessure dans la lumière, ce que l’image dit là où les mots butent.
Avec les Queer Paintings de 1992, tout se resserre. Réalisées en moins de quatorze jours sur des formats de 251 x 149 cm, ces œuvres répondent frontalement à la presse britannique et à sa violence contre les homosexuels comme contre les malades du sida : mots peints, grilles de journaux, encre, or, la toile devient surface d’attaque et de mémoire. Regardez sans détourner les yeux.
Ces œuvres accusent, témoignent, résistent, entre provocation et tendresse.
Prospect Cottage, quand le jardin devient une œuvre d’art
Le jardin de Derek Jarman à Prospect Cottage, acquis en 1986-1987 à Dungeness dans le Kent, compte parmi les gestes les plus radicaux de son parcours. Dans ce paysage d’embruns et de silex, l’ancienne cabane de pêcheur devient composition vivante : ajoncs, valérianes rouges, lavandes, chardons, coquelicots, cercles de pierres, pieux dressés comme des stèles. The Garden, film de 1990 tourné en partie là, prolonge ce lieu dans l’image, entre journal intime et manifeste politique.
Ce jardin n’a rien d’une retraite. C’est le corps comme territoire, un espace pensé, travaillé, exposé au vent, là où l’anarchie végétale rencontre une composition presque picturale, plus proche d’un clair-obscur que du jardin anglais classique. Laissez venir cette image : chaque pierre posée est aussi un geste de survie.
Les écrits de Jarman, journal, couleurs et mémoire queer
Jarman écrit comme il peint, par strates et par chocs. Dans le journal Modern Nature (1992), il note les soins donnés au jardin, mais aussi des pensées sur l’art, la poésie et la société. À mesure que la maladie avance, l’écriture devient une autre manière de tenir le monde. Ce faisant, le quotidien de Prospect Cottage rejoint une mémoire plus vaste.
La rétrospective « Dead Souls Whisper » au Crédac d’Ivry rassemble peinture, écriture et jardin en un même mouvement queer, première grande présentation de son travail plastique en France depuis 1989.


L’héritage militant et l’influence durable de Derek Jarman
Un militant du sida et des droits LGBTQ+ dans l’Angleterre Thatcher
Derek Jarman rend publique sa séropositivité en 1986, devenant le premier personnage public britannique à le faire en pleine crise du sida. Le contexte est brutal : l’Angleterre de Thatcher durcit sa politique, jusqu’à la Section 28, qui interdit toute mention de l’homosexualité à l’école. Il ne s’agit pas d’un aveu. Il s’agit d’un geste politique, net, exposé, impossible à adoucir.
Les Slogan Paintings prolongent les manifestations, et Blue condense l’expérience du sida dans une forme dépouillée jusqu’à l’os : une liberté conquise, pas héritée. Chez ce réalisateur, l’acte artistique et l’acte militant avancent ensemble. Regardez la netteté de ce lien.
Réécrire l’histoire par le prisme queer
L’art queer de Jarman repose sur un geste clair : reprendre l’histoire là où elle a effacé les corps et les désirs. Caravage, Shakespeare, Wittgenstein, Édouard II : ces figures reviennent sous un jour déplacé, réouvert, rendu aux marges qu’on avait condamnées au silence. Dès lors, la culture cesse d’être un mausolée.
Il ne réécrit pas pour travestir les faits. Il travaille dans les vides, là où l’archive se tait, et il y inscrit le corps comme territoire. Cette attention au désir masculin, à sa vulnérabilité aussi, résonne encore dans des pratiques contemporaines de représentation, notamment dans la photographie de nu masculin. Laissez venir cette persistance.
Son influence sur les artistes et cinéastes contemporains
Son empreinte demeure lisible chez Isaac Julien ou Sally Potter, deux cinéastes qui revendiquent cette filiation sans détour. Tilda Swinton, révélée dans le film Caravaggio, incarne le lien le plus fort avec cette aventure collective, menée pendant huit années dans une confiance de travail rare, entre provocation et tendresse. Actrice, collaboratrice, présence vive : elle appartient à la constellation que Jarman savait faire naître autour de lui.
Son cinéma, nourri d’élans militants et traversé par l’ombre du sida, continue d’accompagner celles et ceux qui créent après lui. À mesure que ses films circulent encore, ils maintiennent ouverte une manière de regarder sans détourner les yeux. Gardez cette lumière en tête.







