Beauford Delaney a traversé le XXe siècle de Knoxville à Paris, en passant par Harlem. Sa vie, ses portraits et ses abstractions lumineuses lui donnent une place à part dans l’histoire de l’art queer, et son œuvre dialogue encore avec les artistes d’aujourd’hui.
De Knoxville à Paris, le parcours de Beauford Delaney
Le peintre Beauford Delaney a vécu sur deux continents, et chaque étape a modifié sa peinture. Son trajet le mène de son Tennessee natal jusqu’à la capitale française.
Une formation commencée à Knoxville
Beauford Delaney naît le 30 décembre 1901 à Knoxville, dans le Tennessee, et meurt le 26 mars 1979 à Paris. Il grandit dans une famille de dix enfants. Son père est pasteur.
Son frère cadet, Joseph, devient lui aussi peintre. La vocation de Beauford ne reste donc pas un cas isolé dans la famille.
Boston et les milieux artistiques new-yorkais
Les sources placent son départ pour Boston en 1923 ou en 1924. Il y suit plusieurs écoles et cours d’art, travaille le dessin d’observation et le pastel, et passe du temps dans les musées devant les maîtres anciens comme devant la peinture moderne.
En 1929, il s’installe à New York. La Renaissance de Harlem, mouvement culturel afro-américain très actif dans les années 1920 et 1930, y bat son plein.
De Harlem à une vie parisienne
Delaney fréquente les milieux de Harlem, vit à Greenwich Village et appartient à la Harlem Artists Guild. Sa première exposition personnelle connue a lieu en 1930 dans une bibliothèque publique new-yorkaise. La même année, trois de ses portraits sont présentés dans des galeries liées au futur Whitney Museum of American Art.
En 1953, il part pour Paris et y reste plus de vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort. La ville lui offre de nouvelles possibilités de création, mais les difficultés financières et psychiques ne disparaissent pas.
Portraits et scènes urbaines dans l’œuvre de Delaney
Avant ses abstractions, Delaney regarde les visages et la ville. Ces deux sujets structurent sa période new-yorkaise et annoncent déjà la place que la lumière prendra ensuite dans son œuvre.
Des portraits au cœur de sa peinture
Le portrait reste central chez lui, des premiers pastels jusqu’aux effigies peintes à Paris. Il représente des figures majeures de la culture afro-américaine, comme W. E. B. Du Bois et Duke Ellington.
Negro Man [Claude McKay], une huile sur toile de 1944, montre ce travail de portraitiste. Selon une analyse muséale, il peignait certains de ses portraits de mémoire, et non d’après un modèle qui pose.
Les rues, les parcs et leurs lumières
À New York, Delaney peint aussi des rues, des parcs et des intérieurs. Peu à peu, sa touche, ses contours et ses couleurs s’éloignent du réalisme académique.
Can Fire in the Park (1946) montre des hommes réunis autour d’un feu de fortune. Les lueurs du feu et celles des lampadaires se détachent sur les tons sombres du parc.
Dans cette même toile, les silhouettes et les contours simplifiés organisent déjà la scène presque comme une composition abstraite. Le sujet reste figuratif, mais la construction annonce les toiles parisiennes.
James Baldwin, ami et modèle
Delaney rencontre James Baldwin à New York en 1940. Le futur écrivain a alors quinze ans, et leur amitié dure près de quatre décennies. Baldwin voit en lui un père spirituel et insiste sur l’importance de la lumière dans sa peinture.
Delaney peint Baldwin à New York puis à Paris. Un portrait à l’huile de 1945 mesure 55,9 × 45,7 cm. Un pastel de 1963 est conservé à la National Portrait Gallery du Smithsonian.
Le Travail d’Haroboz
Également fan d’Art et de Design.
Comment Delaney développe-t-il ses abstractions lumineuses ?
À Paris, la peinture de Delaney se dégage peu à peu du motif. Il ne renie pas pour autant son passé de portraitiste : la lumière qui éclairait ses scènes new-yorkaises devient elle-même le sujet.
Une évolution plutôt qu’une rupture
Delaney pratique l’huile, le pastel, le dessin et l’aquarelle. Ses œuvres sur papier aident à comprendre ses toiles, car on y suit le geste plus directement.
Dès les années 1940, ses tableaux figuratifs présentent des contrastes marqués, des contours simplifiés et une matière épaisse. Les éléments de l’abstraction sont donc déjà là.
Son évolution vers l’abstraction s’accentue au début des années 1950. Ses premières abstractions gestuelles, où la trace du pinceau compte autant que la forme, apparaissent après son installation à Paris en 1953.
La couleur et le geste comme sujets
Figuration et abstraction continuent de coexister dans sa production : les deux ne forment pas des périodes séparées. Dans ses compositions parisiennes, les formes deviennent moins lisibles, et la lumière, la couleur et le geste prennent le dessus.
Le jaune, le blanc, l’ocre, le rouge et l’orangé y créent des effets de lumière et font varier la densité de la surface.
La matière visible des peintures abstraites
Posée en couches épaisses, l’huile garde le relief du geste. Les touches irrégulières, les courbes et les espaces laissés entre les couleurs font vibrer la surface.
Le Smithsonian relève des affinités avec Van Gogh, les Fauves et certains principes de l’expressionnisme abstrait. Delaney ne se réduit pourtant à aucun de ces courants.
Sans titre (Abstraction), daté de 1964, en donne un bon exemple : une huile sur toile de lin de 41 × 33 cm, dominée par des jaunes et des roses orangés posés en touches épaisses.
La vie queer de Delaney et ses lectures
La vie intime de Delaney intéresse aujourd’hui l’histoire de l’art queer. Pour la comprendre, il faut d’abord bien distinguer ce que disent les documents de ce qu’on projette sur eux.
Une identité vécue dans des milieux contrastés
Selon les sources, Delaney était un homme noir homosexuel. Sa vie se partageait entre plusieurs mondes, qui ne l’accueillaient pas tous de la même façon.
Que peut révéler une lecture queer ?
La stigmatisation de l’homosexualité fait partie du contexte dans lequel Delaney vit et travaille. Pour étudier la dimension queer de son œuvre, on peut s’appuyer sur ses relations, ses portraits et ses archives.
Mon Avis
je refuse de lire chaque jaune ou chaque abstraction comme un aveu de sa sexualité, car rien ne le démontre et cette lecture affaiblit celle qui repose sur les documents.
Autoportraits et documents personnels
Dans un autoportrait de 1962, le fond, le visage et les vêtements reçoivent chacun une combinaison de couleurs différente. Vous pouvez comparer ses autoportraits entre eux et les confronter aux documents personnels, mais leurs déformations ne prouvent pas seules une intention queer.
Ses lettres et ses journaux permettent de faire la part entre ce qu’il dit de lui-même, ce que rapportent ses proches et ce qu’interprètent les historiens.
L’héritage de Delaney dans l’art d’aujourd’hui
L’héritage de Delaney tient d’abord à une idée : la lumière peut être le sujet d’une toile. Cet héritage s’est construit de son vivant et continue d’être relu.
Une reconnaissance construite de son vivant
Delaney n’a pas été ignoré. Écrivains, galeristes et institutions l’ont soutenu à plusieurs moments.
Le catalogue de cette rétrospective réunit des textes de James Baldwin, Henry Miller et Joseph Delaney. L’ami, l’écrivain et le frère y témoignent ensemble, peu avant sa mort.
Des œuvres revisitées par les expositions
Sa réception mêle soutiens, difficultés financières et relectures après sa mort. Son histoire ne se résume pas à celle d’un génie oublié.
En 2026, une exposition étudie son œuvre à partir des liens tissés entre Knoxville, New York et Paris.
La même année, à Paris, ses toiles sont mises en regard des créations d’Alteronce Gumby autour de la couleur et de la lumière. Ce dialogue montre que son œuvre parle encore aux peintres actuels, sans prouver une influence directe.
Où découvrir et étudier ses œuvres ?
Un musée new-yorkais répertorie en ligne Composition 16 (1954-1956), un Sans titre vers 1955 et un Portrait de Howard Swanson (1967), sans que cela prouve qu’ils soient accrochés. Depuis janvier 2024, l’université du Tennessee ouvre aux chercheurs ses carnets de croquis, ses photographies et sa correspondance. Selon le Smithsonian American Art Museum, une partie de ses premières toiles, laissées à New York en 1953, a disparu.
Foire aux questions
Rédigé par

Jim Zielenkiewicz
Accompagnateur d’artistes
Formé chez Traffic Creative Management à New York, aujourd’hui dirigeant d’AAZ Galerie, il accompagne les artistes dans leur développement commercial et digital.






